A revista literária francesa L’Ampoule selecionou pela segunda vez um trecho do livro Rafaela em queda, de Cyro Leão, entre mais de 200 escritores, para publicação na edição semestral de nº 12, 15/12/2022.
Cyro Leão é o único autor não francófono escolhido para abrir a publicação e ser a capa da revista.
Confira a seguir o trecho do livro publicado pela L’Ampoule.
Traduit par Stéphane Chao (para ler em português, clique AQUI)
Jairo naquit avec le don des couleurs. Difficile de dire s’il le devait au mélange de sang noir, jaune, blanc, indien et même bleu, ou bien à un accouchement délicat, qui s’était passé au milieu d’une hémorragie de rouge, de forceps argentés et de placenta écarlate. Ou alors était-ce dû aux bains de soleil artificiel qu’il prit pour soigner sa jaunisse, ou bien la cause en était-elle ses yeux, qui avaient la faculté de changer de couleur au gré du milieu, du climat et de son humeur ? Fallait-il incriminer le blanc des murs d’hôpitaux qui avait servi de couleur de fond à ses opérations des yeux et aux séances pour le traitement de ses problèmes de cônes et de bâtonnets ? Le fait de s’être développé dans cette profusion de couleurs eut-elle une influence déterminante sur sa personnalité ? Nul ne le saura jamais, d’autant plus que le noir et blanc et le gris avaient parfois prévalu. Ce qui est sûr, c’est que sa vie avait été marquée — ou entachée — par les couleurs. Ainsi, lorsqu’à l’âge d’homme, ses yeux s’ouvrirent définitivement, il regorgeait de couleurs. D’énormément de couleurs.
Absolument tout ce qu’il faisait ou ressentait était associé à une couleur. Pleurer était violet, embrasser, mauve, crier, couleur de plomb, sourire, orange, penser, sépia, marcher, kaki, rêver, blanc, courir, rouge, s’arrêter, écru. Il créa à l’intérieur de lui-même une foule de nouvelles couleurs, des échelles chromatiques encore jamais vues, des combinaisons déconcertantes ; il conçut une couleur qui réunissait toutes les couleurs, des couleurs qui n’en réunissaient aucune, d’autres qui n’avaient pas de nom, pas de modèle, pas de précédent, ou d’autres impossibles, d’autres encore qui n’avaient jamais existé et n’existeraient jamais. Il créa la couleur du lugubre, de l’inouï, de l’impossible, de l’oubli, de l’action, de la paresse, de la fatigue et de l’adoration. Il inventa la couleur de l’esprit, du commencement et de la fin du monde, la couleur du temps et de chaque seconde de l’attente. Il inventa la couleur la plus sublime jamais imaginée. La plus redoutable — plus hideuse encore que la cécité. La couleur de l’invisible, que jamais personne ne verrait. Il avait puisé toutes ces couleurs en lui-même, mêlant des palettes infinies, où il se perdait avec gourmandise et dont il revenait chaque fois plus vivant et lumineux.
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On l’aura deviné, dès son plus jeune âge, Jairo avait voulu devenir peintre. Un peintre majeur, qui plongerait dans un bain de couleurs et, à l’instar d’un baptême, en renaîtrait riche d’un univers aux couleurs improbables. À telle enseigne qu’on proclamerait l’avènement d’une nouvelle école, d’un courant pictural qui exploiterait des techniques et des coloris inédits et dévoilerait des horizons insoupçonnés. Il rêvait de transformer son atelier et ses toiles en un paradis, d’où sortiraient ses délires picturaux, qui effaceraient toutes les études de couleur jusqu’alors entreprises et tous les pigments déjà inventés. Ses pinceaux seraient ses doigts et ses teintures, son sang, ses humeurs, ses sécrétions — autant de substances qui lui permettraient d’extérioriser la moindre parcelle du monde qu’il renfermait en lui et qu’il contemplait solitairement. Il assimilerait tous les éléments qui se présenteraient à lui et les restituerait à l’humanité sous la forme d’une révolution artistique : il élargirait ses perceptions étriquées, rénoverait ses standards médiocres et ses images usées, veuves de toute beauté…
Mais sa situation sociale et financière mettait un gouffre entre lui et ses ambitions. Sans le sou, il ne disposait pas des moyens qui lui auraient permis de concrétiser les œuvres qu’il portait en lui. Comme il se rendait compte que son rêve était impossible, il chercha des alternatives. Mais celles qui se présentèrent ne lui offraient que monotonie et grisaille, compte tenu de son potentiel : il proposa ses services à des galeries, vendit quelques tableaux çà et là, mais il ne décrocha qu’une place d’assistant chez un producteur de jingles publicitaires pour des détaillants.
Il ne se découragea pas pour autant et, claquemuré dans le sombre studio d’enregistrement, il imaginait des couleurs pour chaque son, pour chaque note, transformant la gamme musicale en une palette de couleurs. Il identifiait un timbre, une guitare ou une voix en lui associant la couleur grenat, ocre, indigo ou l’une des innombrables autres sans nom qu’il avait créées. Tel son était quasiment noir, tel autre excessivement doré, tel autre encore d’un beige plat et morne, se disait-il à lui-même en plaisantant, sans que personne ne le sache. Car il vivait dans un monde silencieux, où il n’y avait pas de sons et où tout n’était qu’harmonie visuelle.
Il lui arrivait souvent de rester au studio d’enregistrement après le service ou bien de travailler les week-ends et jours fériés, surtout lorsqu’ils recevaient des commandes importantes, tels que des jingles pour des chaînes de supermarché, des concessionnaires automobiles ou des grands magasins en liquidation de stocks.
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Ainsi, un vendredi de Carnaval, à neuf heures passées, alors qu’il s’acquittait de l’une de ces commandes et qu’il était déjà fatigué, il décida de sortir pour aller manger un morceau au snack le plus proche. Sur le trajet, le ciel étoilé le remplit d’émerveillement et il regretta de ne pas pouvoir en profiter davantage. En revenant au studio, il vit au loin une jeune femme qui travaillait au service de comptabilité de l’entreprise. Elle s’entretenait avec quelqu’un à la porte du bureau. Elle lui avait toujours déplu, même s’il ne la connaissait pas bien. Sa seule présence, terne, incolore, lui était désagréable. Il contourna le bâtiment pour l’éviter et entra par la porte de derrière, qui donnait sur le parking, où s’entassaient des piles de tapis en mousse, dont on se servait pour insonoriser le studio. En voyant cet amoncellement, il ne put se retenir : il s’y jeta, retombant moelleusement et sans un bruit sur le dos.
Ainsi allongé, il pouvait contempler à son aise le beau ciel nocturne et il décida de rester un moment dans cette position confortable, le ventre en l’air et les yeux dans les étoiles. Admirant le ciel parsemé de lueurs, il attribuait intuitivement une couleur à chacun de ces points minuscules qui clignaient. Il s’étonna de ne pas y avoir pensé plus tôt, car c’était assurément une distraction des plus plaisantes, à condition d’arriver à bout de cette infinité d’étoiles. Ainsi, après avoir passé un certain temps à peindre la nuit, il avait réuni en lui-même une immense quantité de couleurs : chaque étoile était devenue un point coloré dans un vaste maillage plein de nuances, qui formait un spectacle époustouflant.
Transporté de joie devant ce tableau singulier qu’il avait lui-même créé, Jairo voulut aller encore plus loin. Il sentit une goutte d’eau sur son visage et il eut une idée qui paraissait à la fois ridicule et géniale, et qu’il mit en œuvre sans tarder. Après avoir recouvert le firmament de millions de points colorés, il projetait de le dissoudre dans les millions de gouttes de pluie qui commençaient à tomber, créant une averse étoilée et multicolore qui s’abattrait sur la terre. Son idée fonctionna. Les astres d’eau s’écrasaient docilement en une éblouissante explosion de couleurs, comme un feu d’artifice à l’envers, projeté du ciel vers la terre, et sans que la même couleur ne soit jamais répétée.
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Des lumières plein la tête, Jairo retourna à la salle de travail, où il ne restait plus que deux collègues, qui montaient un jingle destiné à être diffusé à la radio le lendemain. Comme il était trempé de la tête aux pieds, ses collègues se moquèrent de lui : « Tu t’es pris une saucée, hein ?! » Et ils lui indiquèrent la direction des toilettes en lui donnant une serviette aux rayures diaprées.
Pendant qu’il s’essuyait, Jairo sentit qu’il n’était pas bien et décida de rentrer chez lui. Il prit un bain quasiment rouge tant il était chaud, puis il alla se coucher. C’était le Carnaval, mais il serait resté dormir, quand bien même on l’aurait invité à une fête VIP, une de ces soirées sélectes où il n’était encore jamais allé et où l’on danse, chante et se bécote toute la nuit dans des salons ornés d’allégories bigarrées, en compagnie de personnes alléchantes.
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Il n’avait jamais passé une nuit aussi étrange. Il avait fait des cauchemars décousus, mais privés de la profusion de couleurs qui caractérise les rêves psychédéliques. En premier lieu, tout était flou, embrumé, si bien qu’il discernait à peine les choses et les paysages et avançait tel un myope sans ses lunettes. Il progressait lentement, désemparé, avec une visibilité réduite comme s’il gravissait une montagne noyée dans le brouillard. Il n’y avait pas le moindre bruit pour l’orienter, seulement un épais silence, dense et opaque, dont il ne savait pas s’il venait du dehors ou de l’intérieur de lui-même.
Soudain, le brouillard commença à se dissiper, et aux endroits où il se faisait moins dense, des éclaircies apparurent.
Mais à mesure que la clarté perçait, un phénomène étrange se produisait. Jairo remarqua que les choses d’abord floues devenaient excessivement nettes, d’une limpidité extrême. Le monde autour de lui commença à acquérir une transparence de cristal, de telle sorte qu’il ne pouvait plus le voir. Son regard traversait les choses sans s’arrêter à leur surface, sans pouvoir se fixer sur aucun point, plongeant sans fin dans un espace translucide. Il semblait glisser sur la réalité, incapable de s’accrocher à rien d’existant. Le monde devenait invisible pour lui. Jairo savait que les objets n’avaient pas disparu, mais ils étaient si diaphanes qu’ils paraissaient être composés d’air ou de verre pur, jusque dans leurs moindres détails, si bien qu’ils lui échappaient.
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Lorsqu’il s’éveilla de ces cauchemars mi-sombres, mi-incolores, il éprouva une sensation d’asphyxie et le besoin irrépressible de sortir de son appartement qui, malgré son exiguïté, était propice à d’extraordinaires expériences visuelles. Chacun des murs était maculé par des jets et des jets de peinture, qui se fondaient en formes abstraites et en pointillés, qui saturaient la vue de toute personne entrant dans l’appartement, quand bien même celle-ci focaliserait son regard sur une seule brique de ce mur (pour Jairo, cependant, cela avait été un simple jeu, un passe-temps pour rendre son environnement plus vivant et agréable).
Il sortit immédiatement dans la rue pour respirer au grand air, mais il étouffait toujours. Il comprit que quelque chose d’anormal se passait. Il ne lui fallut pas longtemps pour remarquer que la réalité autour de lui était fragmentée en une multitude de pixels, transformée en une constellation de particules minuscules qui l’atteignaient par flux vibratoires et ondes intenses. Il s’efforçait d’organiser l’infinité de points colorés qui s’amoncelaient et se juxtaposaient sur sa rétine, et qui se redirigeaient ensuite vers le monde dans un flot impétueux et débordant.
Abasourdi et enchanté, il continua à marcher, tel un prisme ambulant qui désagrégeait et distordait les gens, les voitures, les édifices, l’air. Il adorait ça, il avait l’impression d’être un artiste qui venait enfin de produire son premier chef-d’œuvre : un tableau vivant, qui transcendait le pointillisme, le fauvisme et toutes les écoles artistiques. Tout compte fait, il n’avait pas besoin de chevalet, ni de palette, pour accomplir cette vibrante déconstruction de l’espace. Il était lui-même l’instrument de cette performance artistique révolutionnaire.
Il réalisait enfin son grand rêve. Passé maître dans l’art de manier les couleurs, il avait fait du monde son atelier et son œuvre. Plutôt que de représenter les paysages sur une toile, il agissait sur la nature elle-même, modifiait ses couleurs et recréait la réalité qui l’entourait pour en tirer des sensations singulières et infinies.
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En passant devant un groupe d’enfants en liesse qui profitaient du samedi de Carnaval pour faire la fête, il trébucha, interloqué par le spectacle qu’il voyait. Les enfants remplissaient leurs mains de confettis et les lançaient en l’air ou sur quiconque passait près d’eux. Débordant de vie et de couleurs, Jairo décida de se mêler à leur jeu et se jeta sous la pluie de rondelles multicolores, qui conféraient au monde une beauté plus fragmentée et émiettée que jamais. Ainsi baigné dans une nuée de confettis, lui-même finit par se décomposer dans une apothéose chromatique et par se confondre avec chacun de ces petits morceaux de papier colorés.
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Ce sont les enfants qui furent les plus surpris. Après avoir déversé sur ce drôle de garçon toute leur réserve de confettis, ils constatèrent avec stupeur qu’il avait disparu et qu’il ne restait par terre qu’un monticule de petits papiers foisonnant de couleurs.
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